Artisanat Africain vu au 2eme PANAF

 
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Costumes d'Annaba
Sur le rivage de la Méditerranée, non loin de l'embouchure de la Seybouse, la population féminine de l'autre capitale culturelle de l'Algérie orientale réussit à élaborer des costumes qui ne tardent pas à rivaliser avec ceux de l'opulente Constantine. Annaba, l'ancienne Bône, se vante elle aussi d'une histoire longue et plurielle qui stimule l'émergence d'un art vestimentaire élégant. Fondée par les Phéniciens sur le chemin conduisant de la côte du bassin oriental de la Méditerranée à l'Ibérie, en passant par la Sicile, Hippone s'allie à Carthage. Elle devient l'une des cités antiques les plus florissantes de Numidie, avant d'être soumise à la puissance romaine. Ses costumes ressemblent à la fois à ceux de la capitale numide, Cirtan et à ceux de la capitale punique, Carthage.


La double influence se maintient à travers les siècles, pourtant la proximité des deux métropoles n'entrave pas l'apparition d'un style décoratif propre à Hippone. Les spécificités de la parure et de l'habillement de ses habitantes restent toutefois difficiles à mesurer, d'autant qu'entre le IIIe et le IIe siècle avant J.C., l'hellénisation du paysage vestimentaire urbain touche l'ensemble de l'Afrique du Nord orientale. Il est aisé d'imaginer qu'à l'instar des autres villes portuaires et cosmopolites, le costume hybride des femmes appartenant à la classe dominante juxtapose harmonieusement les tuniques bariolées d'origine phénicienne, drapé à fibules grecs, colliers carthaginois de perles à pâte de verre, anneaux de chevilles et amulettes numides.

Cette tendance au métissage devient sans doute moins frappante au cours des siècles suivants après l'échec de Jugurtha face à l'envahisseur Romain, ou Hippone est annexée à l'Empire. Son élite romanisée adopte désormais les critères de la mode suivis à Cirta. Les mosaïques de l'époque romaine retrouvées sur le site de l'Hippone antique montrent des costumes féminins de coupe simple, ornés de galons, parfois de broderies, et soutenus autour du bassin ou sous la poitrine par de fines ceintures. Les coiffures, les accessoires et les bijoux, comme les fibules, les bagues serties de pierreries et les bracelets de dimensions différentes, ressemblent à ceux des autres citadines méditerranéennes.

Vers la fin du IVe siècle, à l'époque où Saint-Augustin devient l'évêque de la ville, les costumes conservent leurs formes fluides et leurs ornemenents polychromes. Les femmes continuent à se farder et à exhiber des coiffures hautes, malgré l'usage plus fréquent du voile. Ce dernier héritage de l'époque païenne, distingue surtout les artistocrates. Ainsi, il semblerait que la christianisation de la population d'Hippone ait quelque peu conditionné l'évolution des modes locales. Certes, les atours des dames de haut rang demeurent moins luxueux et moins extravagants que ceux des Carthaginoises romanisées. D'ailleurs, contrairement à Tertullien, Saint-Augustin critique peu les habitudes vestimentaires de ses concitoyennes, ce qui pourrait laisser imaginer que l'élite d'Hippone dispose, à l'époque, d'une variété moins riche de textiles, de bijoux et de produits cosmétiques que celle de Carthage. Ce caractère provincial devient plus flagrant après l'invasion vandale, au Ve siècle. Quant à la domination byzantine, elle favorise davantage la renaissance du costume des Constantinoises car l'orientalisation des tuniques, des voiles et des parures semble plus timide à Hippone. Désormais, c'est par le biais de la capitale régionale, Constantine, que les nouveautés pénètrent dans la cité côtière. Au début de l'ère musulmane, vers le VIIIe siècle, une ville nouvelle, annexée au site de l'Hippone antique, voit le jour : les habitantes de Bouna, la future Annaba, n'ont pas la prétention de rivaliser en élégance avec leurs voisines de Constantine et de Kairouan, mais elles s'inspirent de leurs costumes, notamment pour s'initier à l'usage des soieries, dès l'époque fatimide.

Le Moyen-Âge coïncide avec l'introduction d'une plus grande gamme de tissus, de vêtements et d'accessoires car le voisinage des cités de l'Ifriqya, situées sur la route qui relie le Maghreb à l'Egypte, puis à la Syrie et à l'Irak, facilite l'accès de l'élite aux produits manufacturés proche-orientaux. Vers le XIe siècle, le paysage vestimentaire bônois se rapproche de celui des villes tunisiennes et de celui de Béjaïa. La capitale hammadite intensifie les échanges commerciaux avec les ports voisins, escales obligées sur le chemin de Tunis, de Tripoli ou d'Alexandrie; ce rapprochement encourage les habitantes de Bouna à profiter elles aussi de l'essor de l'artisanat de luxe bougiote. Le déplacement du siège de la cour hammadite vers une ville maritime, après l'abandon d'El Kalaa en 1067, facilite donc l'évolution de la tunique héritée de l'antiquité vers une forme plus perfectionnée qui se rattache à la famille des robes de dessus. Cette transition se parachève au cours des siècles suivants, après l'éclatement de l'Empire Almohade, grâce à l'influence des modes andalouses et hafsides qui privilégient les superpositions de robes brodées et de chemises coupées dans de fines étoffes. Il est difficile de dire dans quelle mesure l'apport andalou a pu se manifester au sein des coutumes locales par voie directe, à une époque où les villes portuaires sont avantagées par la relance de la navigation et du commerce en Méditerranée occidentale et assistent à l'immigration des Musulmans et des Juifs d'Espagne, ou bien par voie indirecte, via Constantine, voire via la capitale hafside, Tunis. La même question se pose plus tard, au sujet de l'histoire du costume bônois pendant les siècles où l'Algérie dépend de la tutelle d'Istanbul . Les emprunts aux modèles levantins sont-ils le fruit de contacts réguliers avec l'Orient méditerranéen ou sont-ils la preuve de la suprématie culturelle de Constantine, la capitale du Beylik, voire même d'Alger, la capitale de la Régence.

Après l'annexion de la ville aux territoires placés sous protection ottomane, en 1533, les robes bônoises ressemblent en toute probabilité à leurs contemporaines constantinoises, de même que les caftans de velours, les coiffes pointues, les babouches brodées et les bijoux qui les accompagnent. Cette affinité ne signifie par pour autant qu'entre le XVIe siècle et le début du XIXe siècle, l'élite de Annaba se soit contentée de copier les modes de Constantine. L'originalité des broderies appliquées sur certaines parties du costume attestent l'existence d'un art vestimentaire propore à la ville portuaire. Il s'agit de broderies au fil de soie qui dessinent des motifs vigoureux et stylisés sur les pantalons en toile que les jeunes femmes sont autorisées à porter, dès la célébration de leurs noces. Les chemises de corps, ainsi que les pièces de lin liées au rituel du bain, comme les serviettes, les étoles et surtout les coiffes prolongées par deux bandes d'étoffe qui s'enroulent autour de la chevelure, constituent également un support idéal pour ces broderies au point de trait. L'extrême géométrisation des motifs cernés de noir qui symbolisent des fleurs (en particulier l'oeillet), ou des arbres allongés, tel le cyprès, ainsi que les accords chromatiques audacieux inventés par les femmes d'Annaba, distinguent les vêtements et les accessoires décorés suivant ce procédé de ceux des autres villes algériennes. Les brodeuses bônoises s'exercent, en effet, à marier les couleurs chaudes où prédominent les tons oranges et rouges ou à contraster le rouge carmin, le violet, le brun, l'ocre, le jaune et le bleu persan. Parfois, elles expriment leur talent de coloristes à travers des équations plus douces de teintes claires qui associent au bleu ciel, au grège et au jaune claire, le mauve et le violet.

Le caractère insolite des broderies sur toile d'Annaba pourrait dériver de la pénétration, pendant l'époque ottomane, d'un courant culturel nouveau, peut-être véhiculé par des émigrés, des réfugiés, des prisonniers ou des esclaves d'origines étrangères qui se seraient peu à peu mêlés à la population, en lui inculquant quelques éléments d'une tradition iconographique jusqu'alors inconnue en Algérie. Les compositions ordonnées des brodeueses semblent perpétuer un style décoratif proche des ouvrages provenant de certaines régions balkaniques ou proche-orientales. En réalité, elles appartiennent à un répertoire méditerranéen commun. Les motifs rigoureux des broderies au fil de soie bônoises, si différents des voluptueuses compositions algéroises, évoquent une esthétique qui n'est pas étrangère aux ouvrages de type rural. Pourtant, la cohabitation avec les robes de style constantinois aux plastrons brodés dorés ou argentés ne semble guère comprise. Cette mixture réussie de toile de lin et de velours de soie, de géométries polychromes et de rinceaux en or, persiste au XIXe siècle à Annaba, comme dans plusieurs villes situées au sein des anciennes provinces ottomanes du pourtour méditerranéen, notamment en Grèce.

La prédilection des citadines pour les joyaux en or ornés de pierreries confirme l'existence de costumes sophistiqués qui respectent les critères de la mode instaurée par l'élite de Constantine. Au temps de la colonisation française, alors qu'une importante communauté italo-maltaise s'installe à Bône, le costume de fête persiste dans sa forme traditionnelle. La coiffure de la mariée conserve la "dlala", pièce de velours, généralement rouge ou bordeaux, couverte de sequins, de disques en or jaune ajourés ou ciselés et de perles baroques. Placée à hauteur du front, elle supporte une paire de précieux temporaux et une mentonnière qui rassemble des chaines en or. Après les premiers jours des noces, cette parure de tête cède la place au fichu de soie surmonté d'une chéchiya pointue en velours garni d'arabesques brodées étincelantes. Cette dernière se porte inclinée, comme à Constantine, grâce au soutien d'une jugulaire garnie de sequins et de Louis d'or. Le diadème appelé "jbin" et les multiples paires de boucles, "khros", traversées de perles, de pierreries et d'éléments sphériques en or filigrané qui s'accumulent sur les lobes des oreilles parachèvent la parute de tête. Enfin, un riche éventail de colliers s'amoncelle autour de l'encolure de la gandoura en velours.

Depuis la seconde moitié du XXe siècle, les jeunes femmes mariées d'Annaba tendent à alléger leurs parures de fête. Parmi les plus prospères villes d'Algérie dont elle constitue le troisième port, Annaba reste ouverte à l'infleuce simultanée du costume traditionnel de la capitale régionale, Constantine, et de celui de la capitale nationale, Alger. La première lui transmet le modèle de sa somptueuse robe de cérémonie, la "djebbet fergani", tandis que la seconde lui inspire celui de la ferronière sertie de diamants, le "khit errouh". Les pièces de toile enrichies de broderies au fil de soie, les seules qui soient réellement spécifiques au costume ancien d'Annaba, se raréfient et perdent leur luminosité car les tonalités des fils à broder manufacturés sont moins éclatantes et moins subtiles que celles des fils teints artisanalement. Le déclin de cette forme d'art paraît inéluctable dans un monde méditerranéen où la voie moderne condamne la pratique domestique de la broderie manuelle à une probable disparition.

Extrait de :Costumes d'Algérie, Editions Raïs, 2003 . BELKAID, Leyla

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Habits traditionnels féminin d'Annaba

Robe de Skikda

Robe de Jijel
 
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