Artisanat Africain vu au 2eme PANAF

hommage à ALLOULA
Edité le: 3/14/2010

Raja et Rihab. Epouse et fille d’Abdelkader Alloula

Alloula "toujours vivant"

C’est la première fois qu’elle parle de l’homme qu’était son père. Pour Rihab, et sa mère Raja, Abdelkader Alloula est toujours vivant. A l’occasion du 16e anniversaire de sa disparition, lundi 15, nous leur avons demandé de parler autrement d’un des plus grands dramaturges algériens. Regards croisés.

 

Si je te demande de nous parler aujourd’hui de ton père, seize ans après sa mort tragique, qu’est-ce que tu nous dirais, toi la comédienne qui t’es inspirée de son dernier texte écrit quelque temps avant sa disparition ?

Rihab. Seize ans après, il demeure… vivant. Je garde en tête une phrase que m’a dite ma sœur Sonia au téléphone : « Ennedjma mnine etmoute tzid techâal ». L’émotion de cette phrase en arabe, devenue berceuse avec le temps, reste pour moi intraduisible. Aujourd’hui encore, dire « Allah yarhmou » m’est étranger. Si j’avais fait le deuil de mon père, il me serait impossible de travailler sur ses textes. Cela aurait été trop dur. A travers ses œuvres, je découvre le père, l’homme, le chercheur, l’artiste qu’il était. Et’teffeh nous rappelle justement à quel point les choses qu’on désire tant sont parfois inaccessibles et à quel point leur chemin est périlleux. Le théâtre est une école de la vie où l’on ne cesse jamais d’apprendre, et lui m’a appris à toujours apprendre.

A la maison, Alloula Abdelkader était-il avec vous mari d’abord et artiste ensuite, ou l’inverse ?

Raja. Je pourrais dire qu’il était le mari, le créateur, l’artiste en même temps. Même quand il était silencieux, j’avais toujours l’impression qu’il me parlait en tant qu’épouse et compagne de ses désirs artistiques. Je ne me posais jamais de questions même si je savais tout de ce qu’il faisait, des luttes auxquelles il participait, il était solidaire des grèves des dockers et des communaux qu’il soutenait, des questions artistiques ardues auxquelles il était confronté et qu’il devait résoudre pour avancer dans sa création, produire du sens dans la vie, dans sa vie de citoyen artiste.

Rihab, tu avais moins de 10 ans à la mort de ton père. Aujourd’hui, en collaboration avec la troupe Istijmam, tu travailles sur le répertoire de l’homme qui t’a donné la vie. Est-ce que tu fais ça pour entretenir une mémoire, compléter une œuvre ou tout simplement t’installer toi aussi dans le métier cher à l’auteur incomparable de El-Ajouad ?

Rihab. Je fais ça pour les trois à la fois, sans distinction. Donner vie aux textes de l’homme qui m’a donné la vie, c’est l’unique hommage que je puisse lui rendre en tant que comédienne. La troupe Istijmam me donne une fois de plus l’occasion de le faire. J’ai la chance d’être entourée de mes collègues artistes qui ont, comme moi, cette soif d’Alloula, une soif qui, heureusement, est loin d’être étanchée. L’amour que j’ai pour mon père se croise perpétuellement avec l’amour que j’ai pour le théâtre ; de son vivant, j’étais spectatrice… Aujourd’hui, je suis actrice.

De quoi vous entretenait Abdelkader Alloula lorsque, exceptionnellement, il avait du temps pour sa famille, vous, votre fille, sa mère, ses sœurs et sa grande « tribu » constituée d’artistes et d’hommes du petit peuple des faubourgs ?

Raja. Il m’entretenait de tout et peut-être de rien… Il était toujours là, à la fois pour moi et pour les autres, et ça me convenait. Nous ne vivions pas seuls ; nous étions toujours accompagnés par les joies, les peines, les souffrances, les luttes et les victoires de ceux qui, impliqués dans notre vie, font et défont la vie de tous les jours. Ce statut de partage à tout point de vue m’arrangeait. C’est dans cet amour généreux, parce que partagé, que je puise aujourd’hui l’énergie et la force de travailler sa mémoire, l’entretenir. En fait, c’est comme s’il m’habitait, comme s’il m’habite jusqu’à aujourd’hui.

J’ai eu le plaisir de te voir évoluer avec aisance dans la pièce Homk Salim adaptée, mise en scène et jouée par ton père bien avant ta naissance. J’ai trouvé que le rôle de Salim (rôle masculin) t’allait très bien, qu’il était bien rendu esthétiquement. Voulais-tu égaler ton père, jouer mieux que lui ou tout simplement lui dire papa, je joue pour ne pas t’oublier ?

Rihab. Cette question m’émeut beaucoup. Homk Salim, mise en scène par Jamil Benhamamouch, le neveu d’Alloula, est une grande halte dans ma modeste expérience, un repère. Il était question dans ce projet et il est encore question de se dépasser, de briser les barrières des sexes et de laisser place à la création et au jeu parce que justement Salim est universel. Je reste admirative devant l’interprétation de Salim par mon père. Je n’ai jamais cherché à l’égaler. Il a fait sa propre recherche de dramaturge et d’acteur, et c’est ce que nous essayons de faire avec la troupe. Alloula avait de l’estime pour les gens qui travaillent, qui sont sur une dynamique de recherche, qui font ce qu’ils aiment avec le plus grand soin.

Vous avez toujours vécu sous le toit de votre belle-mère, c’est-à-dire chez Bida, la mère de votre mari Abdelkader Alloula. Dites-nous comment vous arriviez à concilier cette vie, disons traditionnelle, avec un mari qui, comme tout le monde le sait, avait une idée très noble et surtout progressiste du rôle de la femme en société ?

Raja. Bida, du diminutif mignon de Zoubida, était une belle-mère exceptionnelle. Elle ne m’a jamais rien imposé. C’est elle qui cuisinait, qui faisait les gâteaux ; toujours heureuse de faire plaisir à son fils et aux invités fort nombreux d’Abdelkader. Quand j’ai voulu prendre un congé sans solde après la naissance de Rihab, pour élever ma fille, elle m’a dit : « Je ne veux pas que tu restes à la maison. C’est moi qui élèverai ma fille. Tu sais que Rihab est « kebda melwiya âalla kebda ». Après mon congé de maternité, j’ai repris mon travail. Et Rihab a grandi dans l’amour et l’affection de sa Myma. Je pourrais dire qu’avec Bida, j’ai vécu comme une princesse. Je l’en remercie infiniment. Allah Yarhamha. Elle me manque beaucoup, c’était une grande dame.

Raja tient à ce que tu termines ton magister en interprétariat pour que tu te lances par la suite dans le théâtre si tu le désires. Toi, tu mènes de front études universitaires et théâtre. Comment arrives-tu à convaincre Raja que c’est possible de faire du Alloula et de continuer ses études ?

Rihab. Disons que je profite un peu du fait qu’elle aime ce que nous faisons dans la troupe. Pour mon père c’était clair, il était question d’étudier avant de faire du théâtre. Pour ma mère, idem. C’est vous dire à quel point elle a su garder les principes de son éducation. Je devine qu’elle s’est rendue compte que le théâtre représente un équilibre dans ma vie ; elle le respecte et, de ce fait, me soutient. Ma mère marche sur les traces indélébiles de mon père. Elle est digne d’être sa femme et de porter à tout jamais sa mémoire. Le théâtre nous apprend à vivre l’instant et pour l’instant, c’est Et’teffeh, la dernière pièce écrite par lui, comme vous l’avez dit, que j’ai envie de vivre.

Rihab, tout comme son défunt père, voue un amour sans bornes au théâtre. Vous, vous êtes plutôt pour la poursuite des études et ensuite on verra. Comment faites-vous pour la convaincre de terminer ses études ?

Raja. Oui, je désire que ma fille termine ses études universitaires. Elle avait, après avoir obtenu sa licence, réussi le concours de magistère. En deuxième année de magistère en 2009, il y a eu des règlements de compte administratifs entre le département et l’école doctorale de traduction. Les responsables du ministère de l’Enseignement supérieur n’ont pas réagi, et c’est ainsi que la promotion d’étudiants dont faisait partie ma fille a été sacrifiée. L’université algérienne est en détresse (mankouba) et c’est dommage. Rihab a beaucoup souffert en 2009 des problèmes qui ont noirci son année universitaire. Et c’est trop chèrement payé que d’avoir un diplôme à ce prix-là. Maintenant que ma fille vit sa passion, celle d’être sur scène, je suis avec elle.

Par Bouziane Benachour

 

Une pensée émue pour (les) Alloula

J’ai été d’emblée ému lorsque Mme Raja Alloula, présidente de la fondation Alloula, m’a lancé une invitation pour venir donner une lecture publique de ma pièce, Les Borgnes ou le colonialisme intérieur brut, à Oran, dans la foulée du cycle Pièces détachées- Lectures sauvages.

 

Le geste de ma très chère Raja était d’autant plus touchant et courageux que cela survenait peu après le triste épisode de Tipasa (le 13 août dernier, la police avait interrompu une lecture publique que je donnais à même le site romain de Tipasa). L’invitation se voulait donc, aussi, un acte de solidarité active ; mais pour moi, c’était une lourde responsabilité que de me présenter dans le « fief » de « Sbaâ Wahran », comme on surnommait comme de juste Si Abdelkader Alloula. Toutefois, je m’enhardis en me disant que dans un sens il fallait le faire. Cela aurait même fait plaisir au maître, de voir de petits freluquets de mon acabit sortir de leurs petites certitudes, de leur molle timidité, et agir, se frotter au peuple, prendre leurs responsabilités de « cultureux ». Fort donc de cet argument, je sautai, jeudi 10 septembre, dans le train de 7h45 qui prenait son départ à la garde de l’Agha. Dans mon sac, un livre, En mémoire du futur : pour Abdelkader Alloula (Actes Sud, 1997). Florilège de témoignages aussi pertinents qu’émouvants, conduits d’une main de maître par l’immense poète Malek Alloula, frère presque « jumeau » du dramaturge. Si Abdelkader a été lâchement assassiné, dois-je le rappeler, le 10 mars 1994, rue de Mostaganem, au cœur d’Oran. 13h30. Me voici à El Bahia.

Le voyage fut agréable et sans la moindre anicroche. J’étais encore secoué par l’ampleur des témoignages et me sentis davantage happé par le spectre de cet artiste monumental doublé d’un homme de cœur d’une générosité illimitée et d’un intellectuel engagé, bataillant sur tous les fronts. Nabila venait m’accueillir à la gare, véritable abeille à miel de la fondation Alloula. Elle était accompagnée d’une fluette jeune fille en lunettes, pleine de verve et d’humour : c’est Rihab, la fille d’Abdelkader Alloula. Au volant, Amine, un fervent sympathisant de ce joli comité. Direction : l’appartement familial. Raja m’honore d’un accueil somptueux. Elles se plient en mille, elle et Rihab, avec une humilité et une sollicitude incommensurables, pour me concocter le plus beau des repas. J’étais dans mes petits souliers de côtoyer les portraits d’Abdelkader et ses précieux manuscrits. 22 h. On se pose à la maison de la culture Sghier Benali de Petit Lac, quartier populaire d’Oran, de ceux que Alloula affectionnait tant. C’est là que le Centre de documentation et d’archives théâtrales, créé à l’initiative de Raja Alloula, a élu domicile, calé dans un petit bureau. Bien qu’il soit d’une portée extraordinaire en tant que centre de ressources pour tous les créatifs du 4e art, le projet est menacé de capotage, m’explique Raja.

D’un coût estimé à 5 millions de dinars, figurez-vous que l’Union européenne se propose de le financer à hauteur de 80% (soit 4 millions de dinars), mais l’Etat algérien, avec son ministère, ses institutions, ses collectivités locales et tout le bastringue, rechignent à compléter les 20% restants, c’est-à-dire 1 million de dinars. Raja a écrit partout, en vain. Et même les sponsors, qui polluent nos écrans de ramadhan avec leurs promos ronronnantes à la sauce zlabia, ne daignent pas mettre la main à la poche pour sauver un projet aussi déterminant pour la sauvegarde de pour notre mémoire dramatique. Mais il n’est pas trop tard, fort heureusement, et les âmes de bonne volonté peuvent toujours faire quelque chose. 22h30. Le public est au rendez-vous. Un public « mixte » où l’on peut trouver des artistes, des étudiants et des universitaires et aussi bien des gens du peuple, des enfants surtout, des mômes du quartier tout ravis d’être dans cette charmante cour du centre culturel et faire corps avec le mot « culture ». Je suis mal placé pour parler de ma prestation, mais je peux, en toute « objectivité », relever la très bonne ambiance qui a marqué ce haut moment de partage et de communion que seule une grande dame comme Raja Alloula pouvait susciter.

Je me suis senti en plein dans l’univers de Alloula, au milieu de sa famille naturelle, parmi les siens, les (désormais) miens, ces « jouad » et ces « généreux » à qui il a dédié son théâtre et son âme. Et c’est touchant de voir sa fille Rihab prendre le relais avec autant de virtuosité, avec sa compagnie El Istijmam (titre d’un texte de Alloula). Ils font un tabac en ce moment avec une pièce hilarante intitulée Etteffah. Cette fabuleuse transmission me faisait jurer que Si Abdelkader était sorti juste à côté pour quelque affaire et qu’il n’allait pas tarder à nous retrouver. Oui, ta sève, ton sang, ta parole, ton combat, Si Abdelkader, sont loin d’être atteints. Malek Alloula le dit en des mots éternels : « Abdelkader, homme de parole(s), est exactement ce goual, se tenant pour toujours debout au centre de la halqa de la généreuse et noble amitié. » Merci Raja, merci Rihab. Et mille mercis, Si Abdelkader. Le f’tour était succulent !

Par Mustapha Benfodil

 

Rihab, jamil amine, mustapha et amine et l’héritage de alloula

Dans le sillage du Lion

La défaite du barbare est dans l’effacement de son nom ; la victoire de la victime est dans sa postérité. Alloula a été assassiné le 10 mars 1994. Onze ans déjà. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts.

Trop de sang a inonde nos oueds et leurs rives, nos douars et les rues de nos villes. Nous avons creusé plus de tombes que le paysan a tracé de sillons ; nos rencontres d’hier dans des festins de paroles et de joie ont été effacées et remplacées par nos déambulations dans les travées des cimetières. Lautréamont disait qu’il faudrait toute l’eau de la mer pour laver le sang du poète assassiné. La Méditerranée et les océans suffiront-ils à laver l’Algérie ? La question semble être réglée dans la tête de nos chefs pour qui l’oubli peut être inscrit dans la loi, mais elle taraude, je le sais, l’esprit et le corps de celles et de ceux qui portent encore et toujours leur douleur incisée dans la peau, mêlée à leurs cauchemars. C’est dans le silence qu’ils vivent leur malheur et pour rester dignes du père, de l’époux, de l’épouse, du frère, du fils, de l’ami... assassiné, ils le font revivre dans des jeux d’images qui maintiennent la mémoire vivante ou le prolongent dans les actes qui constituaient l’essentiel de son existence. Le deuil s’achève dans l’héritage fertilisé de l’absent. Abd El Kader Alloula nous a légué des gisements aussi riches et féconds que nos plaines à blé et notre Sahara. A Oran, j’ai vu Rihab Alloula. Je l’ai vue chez elle et sur les planches du théâtre qui porte le nom de son père. Enfant, Rihab jouait dans les coulisses à des jeux d’enfant ; elle taquinait Sirat, Haïmour, Fadéla, Belkaïd, Brahim... Elle a respiré la poussière des planches et s’est balancée au rideau rouge du plateau. Son père jouait à son jeu favori avec la fermeté amicale de ceux pour qui jouer la comédie ou la tragédie, est un dur, très dur métier. Héritière d’une passion, elle l’a intériorisée et la partage aujourd’hui avec tous. Rihab continue son père, sans vouloir l’imiter, en étant Rihab Alloula dans la plénitude de sa présence. Maintenant adulte, elle prend le risque de jouer côté public un grand rôle joué par son père. Le risque est quadruple : d’abord, celui lié au nom de Alloula et de son prestige artistique et humain. L’héritage du talent n’est pas écrit dans le testament, pas plus qu’il n’est biologique. Etre la fille de Alloula, jouer son répertoire et dans ce répertoire choisir un rôle de composition extrêmement difficile, est une magnifique épreuve dans laquelle s’affirment son courage et sa personnalité majeure. Le second défi est celui de la performance théâtrale en elle-même qu’elle partage avec Amine Missoum, Amine Bouabdallah et Mustapha Missoum. Quatuor extraordinaire, conduit par Jamil Benhamamouch qui réussit à transposer le huis clos d’un schizophrène en une chorégraphie de gestes et de répliques qui étonnerait son oncle. Son oncle était Alloula. Le troisième risque est de reprendre une pièce universelle dont l’immense succès est lié à l’adaptation et au jeu de son père et d’incarner, quatrième risque, elle, jeune fille à l’aube de sa carrière, un personnage qui abandonne les contingences de la réalité et se construit un monde au-dessus du monde et dans lequel il devient le prince. Il délire. (Suite en page 23) B. M. son délire est de la philosophie du quotidien, la philosophie de l’humain qui dit des vérités qui sautent à la gorge de chacun et l’entraîne au pic du pathétique où la dérision débridée, l’humour grinçant, la poésie désespérée mais lucide, trouvent leur commune intelligence dans un Homq Salim aussi proche de nous que s’il était nous-même. Cet homme qui énonce des vérités essentielles n’est pas loin de l’exclusion du parti, de l’asile psychiatrique ou de la geôle. En donnant le nom de Salim au fou de Gogol, Alloula nous avertit, par delà l’ironie, que le fou en son royaume de l’innocence, douloureux et vulnérable, n’arrête pas de nous parler et de nous faire des signes. Et, si ses aventures nous font rire, c’est encore de notre humaine condition que nous rions.

Transcendant

J’ai entendu les trois coups, la scène s’est ouverte sur un sobre décor de quelques caissons noirs que les quatre comédiens disposent dans le déroulé saccadé des actes qu’un fou a transcrit, par la main de Gogol, dans son journal. Le cahier de Salim devient le prétexte du jeu, le distributeur des rôles. Il est l’acteur muet dans lequel sont consignés les secrets de Salim, ses amours pour Raja, la fille du directeur et les amours canines de Lubana pour Attiq, les méandres poisseuses de la bureaucratie et son avancée inexorable vers l’autre côté de la raison. Chaque comédien y découvre une parcelle de la vie de ce héros sans gloire, de cet homme dont l’esprit s’effiloche comme une vieille corde de chanvre. Un homme qui persiste à parler. A dénoncer. Alloula réécrit en 1973 Le Journal d’un Fou, sous le générique de Homq Salim, en le trempant dans l’imaginaire algérien par le rythme du jeu, la fluidité de la langue, le sarcasme oranais, la métaphore fleurie au jasmin, le geste algérois... et, seul sur scène, accomplit le miracle d’incarner un monde algérien comme Gogol rendait visible le monde russe du XIXe siècle. Il avait compris que chaque être, même acculé aux dernières limites de la folie et de la détresse, garde une puissance de liberté en un lieu où le fer de la censure et de la répression ne peut atteindre. Ce lieu, des utopies possibles et impossibles, du rêve amoureux et de l’espérance, est enfoui au plus lointain de la conscience humaine. Zerrouki avait conçu pour Alloula un décor spiralé symbolisant une camisole qui maintenait Salim entravé dans l’espace d’un bureau sombre et étroit. Alloula avait compris, dans les années 1970, que Salim pouvait dire ce que nous ne pouvions pas publiquement dire. A cette œuvre de santé mentale politique, Alloula, grand seigneur, ajoutait une bonne dose de rire. Que font faire de cette pièce les héritiers de Alloula ? Quatre jeunes comédiens pour un seul personnage ? A l’entrée du théâtre le pari m’a paru sinon esthétiquement absurde du moins ambitieux pour cette jeune garde. Le plus âgé de la troupe avait 23 ans. Je sais qu’une des finalités du théâtre est d’étonner. J’allais l’être ! Comment fractionner une intimité individuelle en quatre corps et quatre voix ? Ni Gogol, ni Alloula ni, aucun autre dramaturge à ma connaîssance n’avaient pensé à pluri-personnifier un texte exprimant le monde intérieur d’un personnage qui se métamorphose dans et par la métamorphose de son propre discours . Prodige, précoce, inventif, Jamil Ben Hamamouche, neveu de Alloula, comprend que le dédoublement de Salim peut être lui- même dédoublé. Quatre acteurs seront un même Salim. Je me suis promis d’interroger un ami psychiatre pour savoir si le double d’un schizophrène pouvait devenir lui-même un schizophrène. L’effet de scène est hallucinant. Jamil opte pour le mouvement, pour l’effet de miroir sans miroir. Je suivais Salim en faisant abstraction d’Amine ou Rihab ou Mustapha ou le second Amine qui l’incarnait à tel ou tel moment sans jamais se toucher ni même se regarder. Au milieu de la pièce, j’entends la voix de Alloula disant un passage. Les 4 comédiens ont parfaitement intégré cette courte intervention dans leur jeu. J’ai eu peur de céder à l’émotion. Comme les comédiens, j’ai reçu la voix de mon ami comme s’il était là, sur scène, échangeant une réplique et se retirant. Etonnant Jamil !

synchronisation

Le rythme du jeu, ses enchaînements et la jubilation retenue des quatre comédiens ont donné un spectacle qui mérite une tournée... générale, dirait Sirat, en tout cas, nationale. Tout est soumis à une synchronisation aussi précise qu’un ballet, entre l’attitude et la parole, un geste suspendu et un regard fixé sur un point invisible et ce journal qui s’écrit, se lit et passe d’un Salim à un autre Salim, le même Salim. Il ne s’agit pas d’un théâtre de situations ni d’effets d’optique, mais de la mise en vision de la pensée d’un être en bataille avec ses propres pensées ni d’artifices scéniques qui forcent l’attention et la sensibilité du spectateur. Les héritiers de Alloula sont à la hauteur de l’héritage. Non seulement ils le continuent, mais ils nous donnent de la joie en ravivant ses gisements de spectacles et les signes de sa belle et inaliénable humanité. Je suis heureux d’avoir vu cette pièce. Mes compliments et ma gratitude vont à Abdelhalim Rahmouni, pour le subtil décor ; à Abdallah Benzouak pour la régie lumière, discrète et efficace ; à Ghalem Bouachria pour le son parfaitement accordé à la partition de la pièce et à Nabila Guermesli pour la régie générale et sa vigilante et professionnelle présence. La fondation Alloula, que dirige Raja, a financé cette troupe et a inscrit dans ses projets immédiats l’organisation d’un colloque international sur la vie et l’œuvre de A. Alloula. Cette rencontre est prévue pour le 1er mai prochain. Qu’elle soit une réussite.

Par Benamar Médiène

 

 

 

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